1. Retour en 2004 : la naissance d’une passion
En 2004, je décide de m’inscrire au Registre du Commerce pour lancer une activité commerciale. Mon idée initiale ? Vendre de l’artisanat marocain sur les marchés durant la belle saison, et cumuler un travail d’hiver en tant que responsable de magasins de location de skis en station. À l’époque, je n’avais que 3 000 € en poche, mais une détermination à toute épreuve.
Mon inspiration me vient d’un ami qui faisait déjà des allers-retours avec la Côte d’Ivoire pour y chercher des produits artisanaux. De mon côté, mes voyages au Maroc m’ont donné envie de collaborer directement avec des artisans marocains. Malheureusement, en Franche-Comté, les marchés n’étaient pas suffisamment actifs. Avec ma compagne de l’époque, originaire de Normandie, nous décidons alors de tenter notre chance dans sa région.

1.1. Le déclic normand
À Rouen, nos premières expériences sur les marchés se révèlent bien plus fructueuses que prévu. Séduits par cette dynamique, nous décidons de nous installer en périphérie rouennaise. C’est la première fois que je reste aussi longtemps dans une même ville : treize ans, un record pour moi !
Malgré tout, vivre exclusivement de la vente d’artisanat marocain restait compliqué, surtout pendant les périodes creuses de l’hiver. Mais c’est là qu’intervient une rencontre décisive.
Rencontres et recherche de local commercial
2. La rencontre qui change tout : Pierre et la marque Kali-Yog
Un jour, je fais la connaissance de Pierre, créateur de la marque de vêtements Kali-Yog. Conquis par nos échanges, il me propose de vendre ses vêtements colorés et, surtout, accepte d’étaler les paiements. Pour moi, c’est un véritable coup de pouce. J’ai peu de fonds, mais beaucoup d’ambition !
« Sans la confiance de Pierre, je n’aurais peut-être jamais osé aller si loin dans cette aventure. »
2.1. Ouvrir une boutique à Rouen : pari audacieux
Forts de cet élan, nous décidons d’ouvrir une boutique à Rouen. Et c’est là que la magie opère une deuxième fois. En me baladant dans une rue historique que j’aime beaucoup — la rue Saint-Nicolas —, je tombe sur un local commercial vide, sans aucune pancarte de location.
Déterminé, je mène ma petite enquête dans le quartier. J’apprends alors que la propriétaire vit tout simplement au-dessus du local. Je sonne à sa porte. Manque de chance : elle était en pleine consultation… car c’était un cabinet de psychologue !

2.2. Un bail précaire inespéré
Malgré cette situation inhabituelle, la propriétaire accepte de me recevoir plus tard. Je lui expose mon projet de vente d’artisanat marocain et de vêtements Kali-Yog. Contre toute attente, elle est emballée, apprécie l’idée d’aider un jeune entrepreneur de 28 ans et me propose un bail précaire. Une véritable aubaine, car un bail commercial 3-6-9 m’aurait obligé à payer le loyer durant des années, même en cas d’échec. Inimaginable avec mon petit budget !
Me voilà donc locataire de ce local de 30 m² en plein cœur de Rouen. Je suis gonflé à bloc, prêt à tout donner pour aménager ce nouvel espace. Mais l’aventure, comme souvent, ne se déroule pas sans quelques péripéties…

Un voyage mouvementé : l’Espagne, Gibraltar et la panne fatale
Pour aller chercher le mobilier, les vêtements et l’artisanat marocain destinés à notre future boutique de Rouen, je prends la route au volant de mon vieux Renault Trafic aménagé en camping-car. Direction le sud de l’Espagne, puis le détroit de Gibraltar, avant de traverser vers le Maroc.
À l’intérieur du camion, il n’y a pas grand-chose de confortable. Quelques affaires, de quoi dormir sommairement, des cartes routières froissées et surtout cette impression grisante de partir vers quelque chose de beaucoup plus grand que nous.
Le plan est simple sur le papier : rejoindre nos partenaires artisans répartis aux quatre coins du Maroc pour sélectionner et récupérer des pièces uniques. Des lampes marocaines en cuivre ajouré, des babouches en cuir coloré, des paniers tressés en feuilles de palmier, des tissus, des objets façonnés à la main… Tout ce qui devait donner une âme à notre boutique rouennaise.
Mais avant d’attaquer les milliers de kilomètres à travers le Maroc, il y a une étape que j’attends toujours avec impatience : Chefchaouen.
Nichée dans les montagnes du Rif marocain, cette ville bleue me fascine immédiatement. Après les routes poussiéreuses, les ports agités et les heures de conduite, Chefchaouen apparaît comme une parenthèse irréelle. Les murs bleus, les ruelles silencieuses, la lumière douce de fin de journée, le calme presque suspendu du lieu… Tout semble ralentir.
« J’adorais cette ville pour son côté paisible, loin du tumulte des grandes villes marocaines. »
On y restait parfois quelques jours. Juste le temps de respirer avant de reprendre la route. Parce qu’ensuite commençait le vrai périple : des milliers de kilomètres entre médinas, ateliers d’artisans, villages reculés et routes interminables pour trouver les pièces qui rendraient notre boutique unique.
Le Maroc devenait peu à peu bien plus qu’un fournisseur. C’était un univers, une énergie, une source d’inspiration permanente.
Mais sur le chemin du retour, alors que le Renault Trafic est chargé jusqu’au toit de mobilier et d’artisanat marocain, tout bascule. En pleine pampa espagnole, le camion rend l’âme.
Plus rien.
Pas de réseau. Un espagnol catastrophique. Et cette sensation brutale que tout peut s’effondrer d’un coup.
À l’époque, il faut trouver un téléphone fixe chez un agriculteur pour appeler l’assurance. Les minutes paraissent interminables.
« J’étais seul, stressé, et j’avais l’impression de voir plusieurs mois d’efforts disparaître au bord d’une route espagnole. »
L’assurance propose d’abord de rapatrier uniquement ma personne, en abandonnant le camion et sa cargaison. Inenvisageable. Ce vieux Trafic transportait toute notre future boutique.
Après de longues négociations, ils acceptent finalement de rapatrier le véhicule avec son contenu. Mais pendant plusieurs jours, l’angoisse ne me quitte pas : la boutique de Rouen est déjà louée, l’ouverture approche, et tout dépend encore de ce camion immobilisé quelque part en Espagne.
Quand je récupère enfin le véhicule en France, intact, il n’y a plus une seconde à perdre. On déballe les lampes, les meubles, les paniers, les vêtements. On monte les penderies, on improvise, on construit le magasin presque jour et nuit.
Et malgré la fatigue, malgré les galères, quelque chose commence déjà à prendre vie. A suivre….
