1. Les débuts florissants d’un rêve normand
Octobre 2004. Après des mois de route, de fatigue et d’imprévus, la boutique ouvre enfin ses portes rue Saint-Nicolas, à Rouen. Et presque immédiatement, quelque chose se passe. Les passants ralentissent devant la vitrine. Les gens entrent « juste pour regarder », puis restent finalement une demi-heure à discuter, à toucher les tissus, à observer les lampes marocaines suspendues au plafond ou à essayer les vêtements Kali-Yog. La boutique commence à vivre.
À cette époque, Rouen possède encore ces petits commerces indépendants où les gens prennent le temps. Les touristes flânent dans les rues pavées du centre historique. Les habitués repassent dire bonjour. Certains viennent simplement parler voyage ou artisanat autour d’un thé à la menthe improvisé derrière le comptoir.
Je découvre alors une sensation totalement nouvelle : voir une idée prendre forme dans le réel. Pas dans ma tête. Pas dans un carnet. Non. Là, devant moi. Concrètement. Chaque vente devient une victoire minuscule. Chaque sourire agit comme une décharge d’énergie.
« J’avais l’impression d’avoir enfin trouvé ma place. »
Mais très vite, quelque chose recommence à me travailler. Une sensation familière. L’envie de créer.
Parce qu’au fond, vendre des objets fabriqués par d’autres, aussi beaux soient-ils, ne me suffit déjà plus. Je veux aller plus loin. Imaginer mes propres modèles. Concevoir des produits qui racontent notre univers. Sans le savoir, les premières graines de Liligambettes commencent déjà à germer.

2. L’envie de créer : de vendeur à designer
À force de voyages au Maroc, des liens se créent avec plusieurs artisans. Pas des relations commerciales froides. De vraies rencontres. On partage des repas, des heures de route, des discussions interminables autour d’un thé brûlant dans des ateliers minuscules noyés dans l’odeur du cuir et de la colle.
Parmi tous les objets artisanaux marocains, un produit nous fascine particulièrement : les babouches.
Avec ma compagne de l’époque, une idée émerge presque naturellement. Et si on les réinventait ? On commence alors à dessiner des modèles différents. Plus modernes. Plus élégants. Moins folkloriques aussi. Des heures passées à griffonner des idées sur des feuilles volantes dans la boutique vide après la fermeture.
Puis nous confions le projet à Moulay Hassan, un artisan talentueux basé à Marrakech, rencontré lors d’un précédent voyage. Quelques semaines plus tard, il nous appelle : l’échantillon est prêt.
Alors on reprend la route vers le Maroc.
Je me souviens encore parfaitement du moment où il ouvre le carton dans son atelier. Le silence d’abord. Puis ce choc immédiat. Les babouches sont exactement comme nous les avions imaginées. Le cuir est souple, les couleurs parfaites, les finitions magnifiques. Pour la première fois, une idée née dans notre tête existe réellement entre nos mains.
« Ce jour-là, je crois que j’ai compris que créer devenait une drogue. »
On valide immédiatement la commande. On se voit déjà développer toute une collection. On est loin d’imaginer la suite.

À Rouen, le lancement dépasse toutes nos attentes. Les clientes adorent nos babouches revisitées. Très vite, elles deviennent un produit phare de la boutique. Les modèles partent vite. Les clientes reviennent avec leurs amies. Certaines viennent spécialement pour elles.
Alors forcément, grisés par ce succès, nous voyons plus grand. Plus de stock. Plus de modèles. Plus de volumes.
Une erreur classique de débutant.
Parce qu’à cet instant précis, on oublie une chose essentielle : quand une petite structure grandit trop vite, tout devient fragile.
Moulay Hassan commence à être débordé, mais il ne nous dit rien. Pour tenir les délais, il sous-traite une partie de la fabrication sans nous prévenir. Et le jour où les cartons arrivent à Rouen, tout s’écroule.
Je me souviens encore de cette sensation en ouvrant les premières boîtes. L’incompréhension d’abord. Puis la panique. Les babouches sont ratées. Complètement ratées. Cuir mal coupé, coutures grossières, finitions bâclées. Certains modèles semblent être des copies maladroites des originaux.
Le stock est invendable.
Et à cette époque, nous n’avons quasiment aucune trésorerie. Quelques mauvaises décisions suffisent à mettre toute l’entreprise en danger.
« En quelques minutes, l’euphorie du succès avait laissé place à la peur de tout perdre. »
Heureusement, Pierre, le fondateur de Kali-Yog, continue de nous faire confiance. Il nous accorde des facilités de paiement. Avec le recul, je sais aujourd’hui qu’il nous a probablement évité de couler à ce moment-là.
Pour tenir financièrement, je recommence alors les marchés en parallèle de la boutique. Printemps. Puis été. La côte normande devient mon quotidien. Réveil à l’aube, chargement du camion, kilomètres de route, installations sous la pluie, démontages tardifs après des journées interminables.
Et surtout… le monde des marchés.
Un univers à part entière. Avec ses règles invisibles, ses hiérarchies et ses passe-droits. Je découvre vite qu’obtenir un bon emplacement dépend parfois moins du travail que des relations avec certains placiers. Les fameux « arrangements » dont tout le monde parle à demi-mot.
Je refuse d’entrer dans ce système.
Résultat : je me retrouve souvent relégué dans des endroits catastrophiques, coincé entre deux camions, invisible au fond du marché.
Sur le moment, ça me met en rage. Mais aujourd’hui, je crois que cette période m’a énormément construit. Parce que les marchés, c’est l’école de la débrouille. Tu apprends à observer les gens, à comprendre en quelques secondes pourquoi quelqu’un s’arrête… ou continue son chemin.
Tu apprends aussi à encaisser. Le froid. Les mauvaises journées. Les ventes catastrophiques. Les humiliations parfois.
Mais au milieu de ce chaos, il y a aussi des rencontres incroyables. Des commerçants avec une gouaille immense. Des personnages presque sortis d’un film. Des clients fidèles qui reviennent chaque été.
Une humanité brute. Fatiguée parfois. Excessivement vivante aussi.
À ce moment-là, Liligambettes n’existe pas encore vraiment. Pas officiellement. Mais quelque chose commence à prendre forme dans ma tête.
À force de vendre des vêtements, d’observer les clientes, de comprendre ce qui attire le regard, ce qui déclenche une émotion, une intuition grandit peu à peu.
Je ne le sais pas encore, mais toutes ces expériences — les voyages, les galères mécaniques, les erreurs de production, les marchés, les rencontres — sont en train de construire les fondations invisibles de la marque.
Parce qu’au fond, les échecs ne sont jamais des parenthèses. Ils deviennent souvent la matière première des projets les plus solides.
Et quelque part entre une boutique rouennaise, un atelier de Marrakech et les marchés de la côte normande, l’histoire de Liligambettes commence doucement à naître.
